Analyses

Le chaînon manquant de la stratégie d'innovation du Mali

Le PSNRI 2025–2034 construit le système scientifique. Il ne construit pas encore le chemin entre la science et l'entreprise.

Makhan Sacko

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Dessin au trait d'un pont inachevé au-dessus d'une rivière : un laboratoire sur la rive gauche, un atelier ouvert sur la rive droite, les deux travées ne se rejoignent pas.

Le Plan Stratégique National de la Recherche et de l'Innovation (PSNRI 2025–2034) est une tentative importante de faire de la science et de la technologie des moteurs du développement du Mali. Comme tout document de politique publique, il vaut autant par ce qu'il prévoit que par ce qu'il laisse de côté, et sa principale lacune mérite attention.

Le plan est organisé autour de l'offre de connaissances : laboratoires, chercheurs, agendas de recherche sectoriels, coordination institutionnelle. Ses indicateurs de réussite sont des productions scientifiques : publications, variétés homologuées, techniques validées, prototypes. Ce à quoi il répond peu, c'est la suite. Comment une technique validée parvient-elle à une coopérative de Ségou, à un transformateur agroalimentaire de Bamako ou à un éleveur de Mopti, et change-t-elle ce qu'ils produisent ? Des dispositifs de vulgarisation existent, mais leurs moyens sont très maigres et leurs méthodes, fondées sur le déplacement d'agents et des démonstrations au cas par cas, sont coûteuses. Ils ne peuvent atteindre qu'une petite partie des producteurs.

Ce n'est pas un détail. C'est la définition même de l'innovation.

L'innovation a des acteurs, et ce sont les entreprises

Schumpeter (1934) définissait l'innovation comme l'introduction de nouvelles combinaisons dans la pratique économique : nouveaux produits, procédés, modes d'organisation, marchés. La recherche peut nourrir ce processus. Mais l'innovation se produit lorsqu'une entreprise, formelle ou informelle, change sa façon de faire et que le marché en teste le résultat.

Les entreprises maliennes le font déjà. Une enquête de l'INSTAT, citée dans le PSNRI lui-même, montre que 40 % des entreprises ont introduit des produits nouveaux ou améliorés entre 2017 et 2019, en grande partie indépendamment du système formel de recherche. Les innovateurs existent. Le système n'est simplement pas construit autour d'eux.

Dan Breznitz (2021) apporte une nuance essentielle : l'innovation ne se limite pas à l'invention. Elle se joue aussi dans l'ingénierie de production, dans l'amélioration et la recombinaison de produits existants, et dans l'efficacité de la production. Pour la plupart des entreprises maliennes, c'est là que se trouvent les vraies opportunités. Une politique qui ne voit que la nouveauté (la startup, le brevet, le prototype de laboratoire) rend invisibles la plupart des innovateurs réels du pays.

Trois questions auxquelles la stratégie doit répondre

Si les entreprises sont les acteurs de l'innovation, une politique d'innovation doit répondre à trois questions.

Comment les entreprises expriment-elles leurs besoins ? Les priorités de recherche sont fixées par les ministères, les bailleurs et les incitations académiques. Les instances de coordination sectorielles réunissent les institutions de recherche, mais pas les entreprises. Sans canaux permettant aux entreprises de formuler leurs problèmes techniques, la recherche s'oriente vers ce qui rapporte des publications et des financements plutôt que vers ce qui accroît la productivité.

Comment le savoir parvient-il aux entreprises sous une forme utilisable ? Les économies qui ont réussi leur pari d'innovation s'appuient sur une couche d'intermédiaires : services de vulgarisation, centres techniques, instituts appliqués, conseillers techniques. Au Mali, ce chaînon manquant est mince, et des années de sous-financement et d'insécurité ont érodé ce qui existait. L'axe du PSNRI consacré à la valorisation privilégie les incubateurs et la mise en relation avec des investisseurs, qui servent l'extrémité la plus avancée du spectre. Les agriculteurs, les artisans et les petits industriels apprennent par la démonstration, entre pairs et par les commerçants, pas par les publications.

Les entreprises peuvent-elles utiliser ce qui leur parvient ? La capacité d'absorption ne se décrète pas. Elle comprend les compétences, les pratiques de gestion, le financement pour expérimenter et une protection contre le coût de l'échec. Le PSNRI renforce les capacités des institutions de recherche, pas celles des entreprises. Et les fonds existants financent surtout des projets portés par des chercheurs : le plan ne dit pas comment une entreprise, a fortiori informelle, peut financer l'expérimentation d'une nouvelle technique.

Le problème a des solutions

Le Brésil montre ce que peut accomplir une intermédiation délibérée. Des travaux récents d'Akerman, Moscona, Pellegrina et Sastry (2025) montrent que l'Embrapa, l'entreprise publique brésilienne de recherche agricole, a accru la productivité agricole nationale d'environ 110 %. Un facteur clé a été sa conception décentralisée : des unités de recherche implantées dans des régions distinctes, au plus près des producteurs qu'elles servaient. La politique industrielle du Japon reposait sur le même principe. Le savoir ne se diffuse pas tout seul : il faut le porter jusqu'à l'entreprise.

Pour le Mali, compléter le PSNRI pourrait commencer par trois chantiers :

  • Donner la parole aux entreprises. Accorder aux associations d'entreprises, aux interprofessions et aux coopératives des sièges avec droit de vote dans les comités sectoriels de recherche, et lancer des « appels à problèmes ouverts » où les entreprises soumettent des défis techniques que des équipes de recherche s'engagent à résoudre.
  • Construire le chaînon manquant. Créer des unités de liaison recherche-entreprise dans les instituts appliqués, évaluées sur l'adoption par les entreprises et non sur les seules publications. Les appuyer par des centres régionaux de démonstration, des conseillers techniques itinérants et des contenus en langues nationales diffusés via WhatsApp et les radios communautaires, pour toucher beaucoup plus de producteurs à moindre coût.
  • Investir dans la capacité d'absorption. Ouvrir le financement de l'innovation aux entreprises, avec des subventions simples pour l'innovation incrémentale dans les entreprises informelles et agricoles, et des co-investissements remboursables en cas de succès pour les PME formelles. Utiliser des diagnostics d'entreprise pour adapter l'appui à ce que chaque entreprise peut réalistement faire ensuite.

Pourquoi c'est urgent

L'intelligence artificielle rend cet argument plus pressant, pas moins. L'IA réduit fortement le coût d'accès à l'expertise, mais l'expertise ne crée de la valeur que si une entreprise peut s'en servir. Sans canaux pour exprimer la demande, sans intermédiaires et sans capacité d'absorption, les nouvelles technologies, IA comprise, profiteront aux quelques entreprises déjà capables de les utiliser et creuseront l'écart avec toutes les autres.

La stratégie de recherche du Mali a posé des fondations. L'étape suivante consiste à bâtir le chemin qui relie ces fondations aux entreprises qui transforment le savoir en emplois et en croissance. Cela commence par se rappeler qui innove.